jeudi 19 octobre 2017

Interview avec une "nounou kangourou"




Les « Nounous Kangourous » sont des nounous volantes qui, à la demande de l’Office de la Naissance et de l’Enfance (O.N.E.), viennent à l’hôpital pour porter en peau-à-peau des bébés confiés à l’adoption. Claire et son équipe ont lancé ce service en 2013. J’ai eu le plaisir de la rencontrer et de l’interviewer sur ce projet pionnier, mais aussi sur son parcours de maman porteuse et de monitrice. Car Claire est aussi monitrice bénévole pour La tête dans les nouages !

Claire, pourrais-tu d’abord nous dire qui tu es et quel est ton vécu du portage ?

C. : Tout d’abord, je suis la maman de cinq enfants que j’ai tous portés ! Le portage, je l’ai découvert avec mon premier enfant, Elias, en 2001 lors d’un salon de parentalité où l’association Peau à Peau tenait un stand. On pouvait laisser sa poussette et faire le tour du salon en portant son bébé en écharpe. J’ai commandé une écharpe dans la foulée !

Le portage m’a aidée dans la vie de tous les jours : plus on a d’enfants, plus c’est pratique de pouvoir en placer un dans son dos. Cela permet de s’occuper des autres enfants ou d’être plus mobile, en évitant de se déplacer avec une grande poussette.

Mais le portage m’a surtout amenée à avoir une relation différente, plus proche avec mes enfants. Porter me permet de garder mon enfant tout près de moi, d’être attentive à lui et réagir à ses besoins. Je me sentais aussi plus compétente, car en les portant et en les allaitant, j’étais et j’avais à disposition tout ce dont mes bébés avaient besoin.

Comment es-tu devenue monitrice de portage ?

C. : Pour mon premier enfant, je ne disposais que de la notice de l’écharpe, je n’avais pas suivi d’atelier. Du coup, je me suis vite retrouvée limitée : quand Elias est devenu trop lourd pour le portage ventral, vers 6-9 mois, je n’ai pas osé le passer dans le dos, et ça s’est arrêté là. À l’époque, il n’y avait ni tutoriels sur YouTube ni groupes Facebook. En tant que maman porteuse, je me sentais vraiment toute seule.

J’ai commencé une formation de portage avec Peau à Peau en 2004, après la naissance de Zakariya, mon deuxième enfant, pour approfondir ma propre pratique, mais je n’ai pas pu la terminer en raison de difficultés logistiques. Cependant ce début de formation m’a donné les outils nécessaires pour profiter davantage du portage, surtout sur le dos. Après la naissance de Zakariya, je me suis aussi intéressée à la sphère de l’accouchement. J’ai décidé que dorénavant, j’accoucherai à la maison et j’ai aussi eu l’idée de devenir doula. Mais après avoir suivi la formation de doula, je n’avais pas suffisamment confiance en moi  pour proposer mon aide à d’autres familles. C’est d’ailleurs pour cette raison que je fais actuellement un baccalauréat en orthopédagogie : je souhaite, grâce à ce diplôme, pouvoir accompagner les familles de manière compétente, en me basant aussi sur mes acquis en psychologie, communication, agogique etc.

À l’arrivée de mon 5e enfant, Kenza, j’ai voulu reprendre une formation en portage. L’association Peau à Peau avait entretemps disparu, mais en revanche des groupes avaient fait leur apparition sur internet. Sur Facebook, j’ai ainsi découvert l’a.s.b.l. La tête dans les nouages : elle organisait une balade des bébés portés au Bois de la Cambre. À cette occasion, j’ai repris contact avec le monde du portage et j’ai rencontré une autre maman, Marie. De nombreux contacts avec d’autres porteuses sur Facebook ont suivi, puis j’ai décidé de suivre la formation Transmettre le portage d’Anne Piccin et la formation en portage d’Emmanuelle Sallustro. La formation d’Anne insistait sur le côté humain, relationnel de l’accompagnement des parents, de même que sur la logistique de l’atelier. Tandis que dans la formation d’Emmanuelle j’ai pu approfondir les techniques de nouage.

Comment est né le projet des « Nounous Kangourous » ?

C. : En août 2013 – c’était juste après la formation d’Emmanuelle Sallustro – le service social d’un grand hôpital bruxellois recherchait, à la demande d’un pédiatre, une personne disposée à venir faire du peau-à-peau avec un bébé en attente d’adoption. L’hôpital étant pour moi facile d’accès en voiture, j’ai répondu à l’appel.

Quand un bébé naît et que les parents biologiques le confient à l’adoption, ils ont un délai de deux mois pour consentir à l’adoption ou changer d’avis. Pendant ces deux mois, l’enfant n’est pas adoptable. Si l’enfant naît en bonne santé, il est directement transféré en pouponnière, une structure en-dehors de l’hôpital. Nous n’avons encore jamais été porter d’enfant là-bas. Les Nounous Kangourous interviennent pour le moment uniquement en milieu hospitalier, lorsque le bébé naît prématurément. Dans le cas d’une naissance prématurée, rien n’est prévu par l’hôpital pour pouvoir donner de l’affection à l’enfant. Les infirmières sont là pour dispenser des soins (alimentation, change, soins médicaux). Quand elles ont le temps, elles peuvent éventuellement donner un peu plus de leur attention, par exemple en faisant durer le biberon un peu plus longtemps, mais c’est en plus de leur travail. Et ce n’est pas possible tous les jours. Ces bébés n’ont pas de personne-référente qui leur serait dévouée.

L’idée de venir combler ce vide institutionnel m’a d’emblée séduite. J’ai dit « oui » spontanément. Ce n’est pas moi qui suis venue convaincre l’hôpital de faire du portage, c’est l’hôpital qui souhaitait que cet enfant bénéficie de peau-à-peau, et lorsque je suis arrivée, on m’a tout de suite tendu un bandeau spécial et installé le bébé contre moi ! Cette première mission n’a duré qu’une semaine. Après, l’enfant a été transféré dans un autre hôpital où nous n’avons malheureusement pas reçu l’autorisation de le suivre.

Suite à cette première mission, j’ai eu un contact avec le service O.N.E. Adoption. On m’a demandé de m’occuper d’un autre enfant, dans un autre hôpital de la capitale. Mais le premier « nounoutage », même s’il n’avait duré qu’une semaine, avait exigé que je me donne à fond et je n’étais pas prête à enchaîner immédiatement avec une deuxième expérience. C’est donc Marie qui s’en est chargée. Cet accompagnement a duré beaucoup plus longtemps. Étant seule à porter physiquement, mais aussi émotionnellement cet enfant, ce fut pour elle une expérience particulièrement éprouvante. Mettre toutes ses occupations de côté et se consacrer entièrement à un enfant, ce n’est pas la même chose quand ça dure une semaine ou quand ça dure plusieurs mois. Cela nous a appris que l’idéal est d’être au moins deux nounous pour prendre en charge un « nounoutage », afin qu’une personne puisse relayer l’autre.

À ce moment, avez-vous décidé de définir les contours de cette activité ?

C. : Oui. Nous nous sommes réunies avec d’autres personnes intéressées par le projet, notamment un psychologue. Et lorsque nous avons dû nous occuper de deux bébés simultanément en 2014, nous avons fait appel à une troisième nounou.

C’est l’O.N.E. qui nous contacte et notre engagement est entièrement bénévole.

L’appellation que nous avons choisie - « Nounous Kangourous » - fait référence à la méthode kangourou, c’est-à-dire la pratique du peau-à-peau telle qu’elle est recommandée pour les soins aux prématurés et, plus largement, aux nouveau-nés. Porter bébé, c’est un soin qui favorise le développement de l’enfant sur tous les plans : physique, à travers le toucher, émotionnel, à travers l’affection que l’on communique, et social. En effet cela répond au besoin primordial d’attachement, de créer des liens.

Peux-tu nous parler un peu plus de cette notion d’attachement et de l’importance du portage dans le développement de l’enfant ?

C. : En fait, les bébés ont besoin que l’on comble non seulement leurs besoins matériels – les nourrir, les changer etc. – mais aussi leurs besoins émotionnels. C’est ce qu’a démontré de façon expérimentale le psychiatre René Arped Spitz : un enfant qui est nourri et habillé, mais à qui on ne parle pas, qui n’a pas d’interactions, finit par dépérir. Le bébé a besoin d’être en relation, de créer des liens et de s’attacher.

En temps normal, la relation se tisse avec les parents. Et elle se tisse déjà in utero, pendant la grossesse. L’enfant naît en étant imprégné de la manière dont la maman a vécu ces neufs mois.

Ce que l’on sait aussi, c’est que les jours et les semaines qui suivent la naissance sont une période critique pour l’attachement. Ce qui importe à ce moment, ce n’est d’ailleurs pas tant la personne qui sera la figure d’attachement, mais qu’une figure soit disponible et la manière  dont elle répondra aux besoins du bébé, au moment où celui-ci les exprime. Selon la réponse de l’adulte, le bébé sera en mesure de développer un attachement plus ou moins sécure.

Mais les parents d’origine des bébés confiés à l’adoption sont absents. Et dans le cas des bébés devant séjourner en néonatologie, il y a la difficulté supplémentaire des roulements de personnel : ce ne sont pas chaque jour les mêmes équipes qui s’occupent des enfants.

Du coup, qu’éprouves-tu quand tu portes un de ces bébés ? En quoi est-ce différent du portage avec ses propres enfants ?

C. : Le premier sentiment que j’ai eu, c’était d’être utile. Je suis contente de pouvoir utiliser ma passion du portage pour rendre service. D’une certaine manière, je me dis que j’aurai été un petit plus dans sa construction. En termes spirituels, je pourrais dire que je suis pour lui le catalyseur de l’Amour universel ! Bien sûr, l’enfant ne se souviendra pas de moi. La seule chose importante, c’est qu’il aura été porté et cajolé.

Comment ces séances se déroulent-elles concrètement ? Et en quoi est-ce différent du portage à la maison ?

C. : L’une des différences entre le portage en néonatologie et le portage chez soi à la maison concerne la durée des séances de portage. Chaque fois qu’on manipule le prématuré, qu’on l’installe en peau-à-peau, on le fatigue. Pour éviter que cette fatigue soit une contrainte plus importante que les bénéfices que l’enfant peut retirer du peau-à-peau, les séances de portage durent au minimum 2 heures.

J’essaie aussi de caler mes visites sur le rythme de l’enfant (j’évite de le réveiller) et sur les horaires du personnel médical. En général, je discute avec les infirmières pour déterminer quel moment convient le mieux. En comptant le déplacement de mon domicile à l’hôpital et retour, puis le temps passé sur place, c’est à chaque fois une demi-journée que je consacre à l’enfant. Et j’essaie de venir tous les jours. Être nounou nécessite donc une vraie disponibilité.

Avec quel outil portes-tu les bébés ?

C. : Cela dépend des hôpitaux. De manière générale, je suis les habitudes du personnel qui m’accueille. J’essaye de coopérer avec eux. Je ne viens pas dans le but d’imposer ma manière de faire ou de réaliser une démonstration de nouage en écharpe, comme je le fais en atelier de portage. Je commence par observer la manière dont l’infirmière me présente l’enfant.  

Dans certains hôpitaux, le service dispose de bandeaux de peau-à-peau que l’on vend aussi aux parents. Quand j’arrive, je me déshabille, j’enfile le bandeau, et par-dessus un chemisier pour couvrir mes bras et être moins nue devant le personnel. D’autres fois – peut-être s’agit-il de personnel plus pudique ou moins sensibilisé à la méthode kangourou – on me met le bébé simplement dans les bras et je reste vêtue. Ce n’est pas du peau-à-peau proprement dit, mais cela reste du portage. Le bébé profite tout de même de la proximité et de l’interaction.

Je trouve que le bandeau est un outil très pratique, surtout quand le prématuré est encore rattaché à des fils. C’est une simple couche que l’on baisse et que l’on relève. Et puisque je reste assise dans un fauteuil, cela convient bien. Il m’est aussi arrivé d’installer un bébé en sling, afin d’être plus mobile, de me déplacer dans la pièce et de permettre à bébé de profiter des bercements.

Combien de temps dure un accompagnement et quelles sont les difficultés que l’on peut rencontrer en tant que nounou ?

C. : La durée d’un « nounoutage » varie en fonction de l’état de santé de l’enfant et de sa prise de poids : cela peut aller de quelques jours à quelques mois.

Une difficulté est de devoir se rendre très disponible. Il faut jongler pendant un certain temps avec sa vie personnelle, sa propre famille pour pouvoir se consacrer à l’enfant. Et ce que l’on vit, c’est un véritable ascenseur émotionnel ! Comme en fin de parcours, par exemple. Nous avons mis au point un petit rituel de séparation. La fin n’est pas un moment évident. Il faut lâcher prise et accepter le fait qu’on ne peut pas suivre l’enfant en pouponnière et que l’on ne recevra plus de ses nouvelles.

Au sein de notre équipe, notre psychologue offre un suivi psychologique, pour faire face à ces difficultés, tout comme la psychologue du service O.N.E. Adoptions, qui est également disponible pour nous. Nous pensons que pour devenir nounou, il doit y avoir un entretien psychologique préalable, afin d’être au clair quant aux motivations du ou de la candidat-e.

Quel est le profil de la nounou ?

C. : Outre le fait qu’elle ou il puisse faire face aux montagnes russes émotionnelles qu’implique ce genre d’activité, nous souhaitons que la nounou ne soit pas enceinte ou qu’elle n’ait pas elle-même de bébé, cela afin de lui éviter du stress. Elle ne doit pas non plus être en attente d’un enfant, essayer d’en concevoir ou d’en adopter. On ne devient pas nounou pour combler un vide affectif personnel. Ce ne sont pas nos enfants et nous ne devons pas nous projeter en tant que parent.

On s’est dit qu’à l’avenir, on pourrait peut-être faire appel à de jeunes retraités, pour qui la phase de création de famille est déjà passée, qui ont peut-être aussi plus de recul et, probablement, plus de temps. Beaucoup de retraités sont intéressés par le bénévolat.

Comment va évoluer votre projet ?

C. : À terme, nous aimerions donner aux « Nounous Kangourous » un statut d’a.s.b.l., mais nous n’avons pas encore décidé du timing. Nous ne sommes pas pressés et il ne faut pas non plus s’imaginer qu’il y a des foules de prématurés confiés à l’adoption. Nous ne démarchons d’ailleurs pas les hôpitaux, nous sommes simplement disponibles quand on nous appelle.

Je peux aussi m’imaginer élargir à l’avenir le panel de nos services. On pourrait, par exemple, intervenir en néonatologie auprès des parents de prématurés et les accompagner dans leurs premiers peau-à-peau. Une autre idée est de proposer le service de « nounoutage » à d’autres publics, par exemple aux parents de familles nombreuses, qui n’ont pas toujours l’occasion d’être auprès de leur bébé, car il y a, à la maison, le reste de la fratrie qui attend.

Merci beaucoup, Claire, pour cet entretien ! 

Vous pouvez suivre les Nounous Kangourous sur leur page Facebook

lundi 18 septembre 2017

Le MUST, un musée du textile qui vous fait découvrir les tissages et leur histoire.

Bonjour, aujourd'hui j'ai envie de vous parler d'une découverte inattendue qui peut intéresser les passionné-e-s de tissage.


Mon mari et moi partons direction Renaix pour aller chercher un objet acheté sur internet. Une fois la transaction effectuée, nous décidons de nous balader dans cette ville inconnue. Petite visite de l'église St Hermès. En sortant, je me rends dans l'office du tourisme pour prendre quelques renseignements en vue d'une future visite. À notre grande surprise, nous sommes invités à découvrir le MUST, musée du textile.

Notre guide est passionné et nous l'entendons à sa manière d'expliquer comment fonctionne chaque machine, du métier à tisser en bois aux machines modernes hyper-rapides, en passant par une imposante machine à jacquard. Une vraie mine d'or de patrimoine culturel et industriel. En tant qu'amoureuse de beaux tissus (déformation professionnelle de monitrice de portage!), j'ai énormément apprécié de voir et comprendre comment les dessins sont effectués.




L’accueil chaleureux et l'expertise de notre guide nous a vraiment donné envie de revenir pour une version complète de ses explications.
J'ai pensé à vous aussi, chers parents porteurs, si comme moi vous aimez les écharpes et leurs différents tissages, c'est très certainement une visite qui vous plaira !

Pour toute info complémentaire:
http://www.ontdekronse.be/fr/decouvrir/musees/artikel/must-mus%C3%A9e-du-textile


mardi 13 juin 2017

Nouveauté: les accessoires Manduca

Ils viennent d'arriver et seront prochainement dispatchés auprès de nos monitrices:



  • le Size it, une sangle rembourrée permettant de resserrer le bas du tablier du Manduca, de manière à dégager plus facilement les tibias et les pieds d'un nouveau-né. Installer un nouveau-né en porte-bébé préformé n'est pas toujours aisé, car les dimensions du tablier (le dossier du porte-bébé) sont en général prévues pour couvrir la période d'âge allant de grosso modo 6 mois à 2 ans. Le tablier sera donc trop grand et trop large pour un tout petit bébé. Si les parents souhaitent néanmoins utiliser ce genre de porte-bébé dès la naissance, on parvient souvent à l'adapter de manière acceptable moyennant l'une ou l'autre astuce. Par exemple avec une sangle de réduction. Le Size it pourra être testé chez: Anne, Claire, Marie.



  • l'Extend est un tablier permettant d'élargir l'assise et de mieux soutenir les cuisses d'un enfant qui grandit. Il se fixe au Manduca au niveau de la ceinture et des bretelles. Il est recommandé à partir de 18 mois. L'Extend pourra être testé chez: Anne, Frédérique, Marie. 

samedi 27 mai 2017

Le portage, tout court




Je crois que vivre et apprendre sont des synonymes. Je crois que toute forme de vivant est une forme qui évolue et que l’apprentissage est justement la force de cette évolution, de ce changement.
Je crois que nous alternons des phases (plus ou moins longues) de certitude (plus ou moins prononcée) et des phases de doute et de déconstruction des anciennes certitudes.
Je crois que le doute et la déconstruction sont de formidables outils d’apprentissage.

C’est mon credo et c’est sur cela que repose notamment mon travail de monitrice de portage, commencé en juin 2010, lorsque j’ai suivi ma première formation et que, dans la foulée, j’ai lancé mes ateliers.

À l’époque, j’avais décidé de transmettre ma passion pour le portage physiologique, celui qui respecte le bébé, son anatomie, son développement psychomoteur et ses besoins, le besoin de contact avant tout.

En sept ans d’activité dans ce microcosme qu’est « le monde du portage », ma passion est restée intacte, mais ma vision du portage a beaucoup évolué. Un peu grâce à ma propre pratique, mais surtout grâce à deux éléments.

Tout d’abord les rencontres, parfois uniquement virtuelles, d’autres fois en chair et en os, avec des collègues avec qui j’ai pu avoir d’authentiques échanges, c’est-à-dire dont l’objectif n’est pas de me rassurer sur mon propre point de vue, mais où ce que je sais est complété, enrichi, mais parfois aussi défié, questionné par mon interlocuteur. Cet échange peut avoir lieu au moment-même de la discussion, dans l’affrontement des positions, mais souvent l’échange a lieu plus tard et en moi-même, lorsque je me remémore une remarque entendue, un regard enregistré, une question … Ce sont parfois des années qui passent avant qu’une critique soit digérée ou que le point de vue d’autrui soit enfin compris !  

Ensuite, les parents et les bébés rencontrés en atelier. Tous différents, tous uniques, ils et elles m’ont appris à trouver ma place dans le triangle parent-bébé-monitrice. Et si je considère cette place, il ne s’agit en fait pas d’un triangle. Je me demande même si je devrais représenter, dans ce schéma, où est-ce que je me situe, tellement ma place, telle que je la conçois, est infime. Dans un triangle, le troisième point a autant d’importance que les deux autres. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit ! Je ne souhaite pas non plus être un guide, celle qui montre le chemin à suivre pour réussir à porter son bébé. Non, je me vois davantage comme une caisse de résonnance pour la corde que le parent et le bébé tendent de tendre à ce moment-là, ce jour-là. Cette image parle à la guitariste que je suis à mes heures perdues.

Ma place est nulle part, sinon à côté du parent. Le parent qui n’est pas obligé d’expliciter vis-à-vis d’une monitrice inconnue tout ce qui motive sa venue. Le parent qui est majeur et suffisamment intelligent pour faire ses propres choix. Le parent, qui nous parle et nous écoute aussi avec ses émotions. Mon savoir, aussi pointu qu’il soit, même accumulé sur des années d’expérience, n’est pas au-dessus ou en avant du parent et de tout ce que lui apporte lorsqu’il ou elle vient en atelier.

Voilà pourquoi, le portage que je défends aujourd’hui, c’est le portage tout court. Celui que le parent a choisi en arrivant, celui qu’il choisit de découvrir pendant l’atelier, celui auquel il adhère enfin. L’appui à l’entrejambe, saisir l’enfant sous les aisselles, laisser les pieds à l’intérieur du dossier, le portage face au monde … tant de choses que proscrivent nombre de monitrices ! Ce faisant, elles risquent de couper les ailes au parent. Elles défendent bec et ongle la physiologie, jusqu’à en oublier la relation entre le parent et l’enfant, au cœur de ce qui se joue.

Je n’ai pas abandonné le concept de physiologie, parce qu’il garde sa pertinence, mais je ne l’introduis plus aussi vite lorsque je m’adresse aux parents. En général, j’attends que ce soient eux qui le mentionnent, puisque souvent, ils se sont déjà informés.

En revanche, je parle davantage d’ergonomie. Je crois que le confort (du bébé, du porteur) est une notion utile parce que c’est une expérience sensorielle directe. Je ne peux pas faire de radio de la hanche, ni effectuer des mesures, mais je peux dire si quelque chose m’est confortable ou pas, si je peux me mouvoir de manière satisfaisante ou pas.

Je parle du portage pratique, celui qui correspond à mon mode de vie, à mon mode de déplacement, aux contraintes auxquelles je devrai faire face … si mon outil de portage répond à tout cela, alors il y a de fortes chances que je m’en serve régulièrement et pas seulement occasionnellement.

Je parle du portage comme d’un outil parmi d’autres : utilisé intensivement par certains, ponctuellement par d’autres, car il existe tant d’autres manières de prendre soin de son enfant. Une écharpe est un objet qui peut aussi ne pas passionner. Nouer une écharpe n’est pas une fin en soi, c’est un mode de parentalité, une manière de décliner, de vivre cela, un geste qui, s’il est porteur d’un sens immense pour moi, peut être anodin, interchangeable pour quelqu’un autre, voire même le rebuter.

À force de lire qu’il ne faut surtout pas porter comme ceci ou comme cela, je me demande parfois si ma non-orthodoxie n’a pas fait de moi une mauvaise monitrice. Ces petits moments de doute, toujours utiles pour me questionner sur mes automatismes ou mes limites, me font réaliser le chemin parcouru. J’en suis surprise et heureuse.