samedi 27 mai 2017

Le portage, tout court




Je crois que vivre et apprendre sont des synonymes. Je crois que toute forme de vivant est une forme qui évolue et que l’apprentissage est justement la force de cette évolution, de ce changement.
Je crois que nous alternons des phases (plus ou moins longues) de certitude (plus ou moins prononcée) et des phases de doute et de déconstruction des anciennes certitudes.
Je crois que le doute et la déconstruction sont de formidables outils d’apprentissage.

C’est mon credo et c’est sur cela que repose notamment mon travail de monitrice de portage, commencé en juin 2010, lorsque j’ai suivi ma première formation et que, dans la foulée, j’ai lancé mes ateliers.

À l’époque, j’avais décidé de transmettre ma passion pour le portage physiologique, celui qui respecte le bébé, son anatomie, son développement psychomoteur et ses besoins, le besoin de contact avant tout.

En sept ans d’activité dans ce microcosme qu’est « le monde du portage », ma passion est restée intacte, mais ma vision du portage a beaucoup évolué. Un peu grâce à ma propre pratique, mais surtout grâce à deux éléments.

Tout d’abord les rencontres, parfois uniquement virtuelles, d’autres fois en chair et en os, avec des collègues avec qui j’ai pu avoir d’authentiques échanges, c’est-à-dire dont l’objectif n’est pas de me rassurer sur mon propre point de vue, mais où ce que je sais est complété, enrichi, mais parfois aussi défié, questionné par mon interlocuteur. Cet échange peut avoir lieu au moment-même de la discussion, dans l’affrontement des positions, mais souvent l’échange a lieu plus tard et en moi-même, lorsque je me remémore une remarque entendue, un regard enregistré, une question … Ce sont parfois des années qui passent avant qu’une critique soit digérée ou que le point de vue d’autrui soit enfin compris !  

Ensuite, les parents et les bébés rencontrés en atelier. Tous différents, tous uniques, ils et elles m’ont appris à trouver ma place dans le triangle parent-bébé-monitrice. Et si je considère cette place, il ne s’agit en fait pas d’un triangle. Je me demande même si je devrais représenter, dans ce schéma, où est-ce que je me situe, tellement ma place, telle que je la conçois, est infime. Dans un triangle, le troisième point a autant d’importance que les deux autres. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit ! Je ne souhaite pas non plus être un guide, celle qui montre le chemin à suivre pour réussir à porter son bébé. Non, je me vois davantage comme une caisse de résonnance pour la corde que le parent et le bébé tendent de tendre à ce moment-là, ce jour-là. Cette image parle à la guitariste que je suis à mes heures perdues.

Ma place est nulle part, sinon à côté du parent. Le parent qui n’est pas obligé d’expliciter vis-à-vis d’une monitrice inconnue tout ce qui motive sa venue. Le parent qui est majeur et suffisamment intelligent pour faire ses propres choix. Le parent, qui nous parle et nous écoute aussi avec ses émotions. Mon savoir, aussi pointu qu’il soit, même accumulé sur des années d’expérience, n’est pas au-dessus ou en avant du parent et de tout ce que lui apporte lorsqu’il ou elle vient en atelier.

Voilà pourquoi, le portage que je défends aujourd’hui, c’est le portage tout court. Celui que le parent a choisi en arrivant, celui qu’il choisit de découvrir pendant l’atelier, celui auquel il adhère enfin. L’appui à l’entrejambe, saisir l’enfant sous les aisselles, laisser les pieds à l’intérieur du dossier, le portage face au monde … tant de choses que proscrivent nombre de monitrices ! Ce faisant, elles risquent de couper les ailes au parent. Elles défendent bec et ongle la physiologie, jusqu’à en oublier la relation entre le parent et l’enfant, au cœur de ce qui se joue.

Je n’ai pas abandonné le concept de physiologie, parce qu’il garde sa pertinence, mais je ne l’introduis plus aussi vite lorsque je m’adresse aux parents. En général, j’attends que ce soient eux qui le mentionnent, puisque souvent, ils se sont déjà informés.

En revanche, je parle davantage d’ergonomie. Je crois que le confort (du bébé, du porteur) est une notion utile parce que c’est une expérience sensorielle directe. Je ne peux pas faire de radio de la hanche, ni effectuer des mesures, mais je peux dire si quelque chose m’est confortable ou pas, si je peux me mouvoir de manière satisfaisante ou pas.

Je parle du portage pratique, celui qui correspond à mon mode de vie, à mon mode de déplacement, aux contraintes auxquelles je devrai faire face … si mon outil de portage répond à tout cela, alors il y a de fortes chances que je m’en serve régulièrement et pas seulement occasionnellement.

Je parle du portage comme d’un outil parmi d’autres : utilisé intensivement par certains, ponctuellement par d’autres, car il existe tant d’autres manières de prendre soin de son enfant. Une écharpe est un objet qui peut aussi ne pas passionner. Nouer une écharpe n’est pas une fin en soi, c’est un mode de parentalité, une manière de décliner, de vivre cela, un geste qui, s’il est porteur d’un sens immense pour moi, peut être anodin, interchangeable pour quelqu’un autre, voire même le rebuter.

À force de lire qu’il ne faut surtout pas porter comme ceci ou comme cela, je me demande parfois si ma non-orthodoxie n’a pas fait de moi une mauvaise monitrice. Ces petits moments de doute, toujours utiles pour me questionner sur mes automatismes ou mes limites, me font réaliser le chemin parcouru. J’en suis surprise et heureuse.

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